Cinéphile m'était conté ...

Cinéphile m'était conté ...

Festival


Sous les étoiles de Gindou (2)

Alternance de films en plein air et en salle, Gindou se déguste à la carte. Pour moi, il y eut des avant-premières et un film de l'ère soviétique (merci à la cinémathèque de Toulouse). Saveurs diverses et satisfaction assurée.

 

Le miracle du saint inconnu de Alaa Eddine Aljem, sortie en 2020

Le petit village qui s'est construit autour du mausolée d'un saint inconnu semble symboliser, en son état de microcosme, le Maroc tout entier. Tout du moins est-ce ainsi que le spectateur du premier long-métrage d'Alaa Eddine Aljem l'interprétera. Les personnages du film sont des sortes d'archétypes déterminés par leur profession et le réalisateur prend le temps de les présenter en détail : le voleur, le garde, le paysan, le dentiste/barbier, le médecin et ... toutes les femmes du village qui vont voir ce dernier pour combattre leur ennui (en cas de santé défaillante, elles préfèrent s'en remettre au saint) dans ce trou perdu au fin fond du désert. Le film ironise sur les croyances et les superstitions du peuple sans pour autant attaquer frontalement la religion. Comme un lointain cousin d'Elia Suleiman, Aljem préfère suggérer que démontrer et il a lui aussi choisi la voie du burlesque. Même si tout ne fonctionne pas parfaitement, faute de rythme peut-être, l'assemblage de saynètes qui composent le film sont assez délectables, fort drôles à l'occasion. Nous sommes dans un conte moral où spiritualité et cupidité se relaient dans un cocktail qui se révèle in fine plutôt réussi et prometteur quant à l'avenir du cinéaste marocain.

 

Une mère incroyable de Franco Lolli, sortie en 2010

Silvia est "Une mère incroyable" (c'est ainsi qu'elle est qualifiée par son nouvel amoureux) mais elle est aussi une femme qui travaille et s'assume et une fille qui vit mal la maladie de celle qui lui a donné le jour. Après Gente de bien, le nouveau film du colombien Franco Lolli dresse un portrait de femme dont le réalisme est frappant, son inspiration est autobiographique, mais nourri au carburant de la fiction mêlant l'intime et le social. S'il est vrai qu'Une mère incroyable s'approche dangereusement du mélodrame pesant, il s'en échappe cependant par la qualité de son écriture, la fluidité de sa mise en scène et la souplesse de son montage. Sans oublier une pointe d'humour et des dialogues hauts en couleur où l'héroïne et sa propre mère s'assènent quelques vérités teintées de fiel. Pour autant, Lolli manifeste une grande tendresse pour les femmes de son film même s'il évite soigneusement d'en faire des saintes. Silvia fait ce qu'elle peut, mère célibataire qui traverse les moments difficiles de sa vie avec une certaine dignité, et l'interprétation de Carolina Sanin est en tous points parfaite, d'une sobriété exemplaire.

 

Don Quichotte, Grigori Koznitsev, 1957

Il semble qu'il existe 2 versions du Don Quichotte tourné par Grigori Koznitsev. L'une dans le format écran large soviétique (peu gratifiante avec ses flous) et l'autre sous une forme classique. Le film est une curiosité, tourné en Crimée et avec quelques décors de carton pâte, et s'avère fidèle à l'esprit du livre. Peut-être est-il un peu trop chargé en dialogues (pas tous traduits) et ne fait-il pas suffisamment de place à l'image mais il respecte le côté grotesque de la folie du chevalier à la triste figure et suscite l'empathie devant la cruauté du monde qui l'entoure. L'acteur qui interprète Don Quichotte ne réalise pas une performance inoubliable mais il est largement suppléé par un Sancho Pança de gala incarné par un comédien dont le faciès rappelle étrangement Sergi Lopez.

 


22/08/2019
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Sous les étoiles de Gindou (1)

 

Un village de 314 habitants et plus de 10 000 entrées pour ses rencontres cinématographiques : ça, c'est Gindou, quelque part dans le Lot. Convivialité garantie et de belles séances à déguster en plein air, sous le ciel étoilé. Que demander de plus ?

 

 

L'angle mort de Patrick-Mario Bernard et Pierre Trevidic, sortie le 16 octobre

Qui n'a pas rêvé de devenir invisible, ne serait-ce qu'un moment, et de devenir observateur du monde en toute sérénité, ou voyeur, pour les esprits les plus mal orientés. Mais si le prix à payer est une intense souffrance, comme dans le cas du héros de L'angle mort, non merci bien. Drôle de film d'ailleurs que celui-ci, assez insaisissable, comme l'homme invisible dont le mal-être est palpable et rejaillit sur l'ensemble d'un long-métrage imprévisible qui semble se situer en bordure de la fin du monde. Les réalisateurs, Pierre Trividic et Patrick-Mario Bernard, refusent absolument de se livrer aux spectaculaires et classiques apparitions/disparitions qui sont l'apanage du sujet qu'ils traitent. C'est bien et original mais guère gratifiant sur la longueur dans une tentative fantastico-poétique qui devient languissante, faute de mettre les points sur les i, réellement, et de parler plus clairement du racisme puisqu'il s'agit du thème caché. Même en étant sensible au climat étrange qui se dégage de L'angle mort, on a un peu de mal à se passionner pour une histoire qui fait de temps en temps appel à la voix off de son personnage principal ou suit brièvement d'autres protagonistes sans beaucoup de conviction. Le côté brouillon et assez confus du récit est par certains côtés sympathique mais débouche sur une vague frustration tant certains aspects prometteurs sont en fin de compte négligés (les faux suicides). Peut-être aurait-il fallu injecter un peu plus de comédie dans ce drame de l'homme invisible pour élargir un angle trop aigu ?

 

Papicha de Mounia Maddour, sortie le 9 octobre

Papicha : à Alger, jeune femme drôle, jolie et libérée. Comme l'héroïne du premier long-métrage de Mounia Meddour, et aussi courageuse (inconsciente ?), obstinée et fragile. Dans la décennie noire de l'Algérie (150 000 morts dans les années 90), ce genre de caractéristiques vous exposait à un véritable danger de mort alors que l'intégrisme religieux et l'obscurantisme faisait d'elles des cibles idéales. Papicha est un film puissant et candide à la fois, impressionnant dans les scènes de violence, viscéral et attaché à une esthétique qui frôle parfois le maniérisme. Mais la force de conviction de la mise en scène emporte tout sur son passage, alternant la comédie (dialogues irrésistibles en "françarabe") et la tragédie sans transition et ménageant des ellipses brutales mais pertinentes. Cette Papicha est avant tout fière d'être algérienne et entend transcrire ses rêves dans la réalité en dépit d'un contexte délétère, elle est sans doute en partie d'essence autobiographique pour la réalisatrice qui l'érige aussi en symbole des femmes algériennes qui ont choisi de ne pas se soumettre. Le message, 20 ans après, conserve toute son acuité dans une société toujours patriarcale et où sévit une grave crise économique et sociale. Lyna Khoudri, l'actrice qui incarne la Papicha du film, est époustouflante. La tornade émotionnelle qu'elle subit est captée avec sensibilité et subtilité par sa réalisatrice, qui révèle d'emblée un talent au moins égal à celui de ses consoeurs cinéastes du Maghreb, comme la tunisienne Kaouther Ben Hania (La belle et la meute) ou la marocaine Meryem Benm'barek (Sofia).

 

Ceux qui travaillent d'Antoine Russbach, sortie le 25 septembre

Les principales compagnies de fret maritime sont basées à Genève. Très loin des mers et océans où les cargos évoluent, contribuant à la bonne marche de nos sociétés de consommation mondialisées. Le héros de Ceux qui travaillent, premier long-métrage du genevois Antoine Russbach, n'est qu'un rouage de cette mécanique bien huilée, dans son bureau climatisé, mais il a son importance et une erreur de sa part représente un coût substantiel pour l'entreprise qui l'emploie. Et justement, il la commet et se retrouve sans travail. Le film pourrait être alors une variation de la célèbre affaire Jean-Claude Romand mais l'ambition du réalisateur est toute autre et ne se limite pas à un cas individuel même s'il est au centre d'un l'écosystème que Ceux qui travaillent entreprend d'illustrer d'une manière aussi réaliste qu'intelligente, sans dramatisation (absence de musique) et avec beaucoup de silences que le spectateur a l'obligation de charger de sens. C'est notre propre rapport à la consommation et à la "réussite" professionnelle et familiale que le cinéaste interroge de manière insidieuse, presque sournoise, tant l'ambigüité règne en maître à commencer justement par ce personnage principal dont il est impossible de deviner les pensées les plus profondes. Tout juste comprend-on qu'il est le produit d'un système (nous le sommes tous) et qu'il n'est bon ni méchant, bien au contraire. Olivier Gourmet, admirable, a su lui donner ce caractère équivoque qui nous le montre autant coupable que victime de l'aliénation qu'il a lui-même contribué à édifier.

 

 

 

 


21/08/2019
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Vu à La Rochelle (10)

Dernier jour à La Rochelle. A défaut d'un feu d'artifice final, de belles séances avec Bellocchio, Desplechin et, à un degré moindre, Porumboiu. Et pour terminer, Stitches, un film serbe de très belle facture.

 

 

Le traître, Marco Bellocchio, sortie le 30 octobre

 

 

Ce qui est étonnant avec un cinéaste aussi chevronné que Marco Bellocchio (80 ans en novembre, 54 années d'activité et 26 longs-métrages), c'est que le meilleur de sa filmographie se trouve dans la période la plus récente, avec notamment Vincere et Fais de beaux rêves. Et Le traître n'est pas loin de les valoir, alors qu'il s'agit d'un énième portrait d'un mafioso, en l'occurrence, palermitain. Le film, entre Rosi et Scorsese, est une évocation magnifique d'un "homme d'honneur", du moins se définissait-il comme tel, qui ne se considéra jamais comme un repenti malgré ses révélations au célèbre juge Falcone. Sa vie a été on ne peut plus romanesque, tout au long d'un parcours où, en bon sicilien, il s'évertua à protéger sa famille et à essayer de mourir paisiblement dans son lit. Au-delà des épisodes violents, et il y en a de nombreux dans Le traître, qui appartiennent au registre de la tragédie, ce sont les scènes de procès qui impressionnent le plus par leur théâtralité baroque, à ranger dans la catégorie Comedia dell'arte. Ces moments d'affrontement verbaux entre parrains du crime organisé sont filmés de manière limpide et fluide, donnant lieu à des échanges de haute volée, riches en ironie et en humour. Bellocchio ne perd jamais de vue son sens de l'équilibre entre l'intime, le politique et le social, accélérant quand c'est nécessaire à l'action, ralentissant le reste du temps, nous immergeant totalement dans l'existence tumultueuse de son personnage principal. Directeur d'acteur hors pair, le cinéaste trouve en Pierfrancesco Favino l'interprète idéal, sobre mais expressif, capable de rendre toutes les ambigüités d'un individu complexe, rusé comme un renard, sans chercher à le rendre sympathique ou antipathique mais simplement humain.

 

Roubaix, une lumière, Arnaud Desplechin, sortie le 21 août

 

 

Le dixième long-métrage de fiction d'Arnaud Desplechin ressemble assez peu à ses films précédents et c'est en grande partie pour le meilleur. L'évocation du quotidien d'un commissariat de police de sa ville natale est pour lui l'occasion de livrer une peinture sociale des plus sincères, sans pour autant céder au misérabilisme et sans renoncer à son goût du romanesque. Roschdy Zem, d'une douceur presque angélique et d'une humanité désarmante, incarne un policier à l'écoute, aussi solitaire que doué d'empathie et de discernement face aux personnages cabossés qu'il rencontre. Pendant une heure, Roubaix, une lumière, est captivant, nous montrant un Desplechin généreux et débarrassé de quelques-uns de ses tics de cinéaste intellectuel. Malheureusement, sans doute soucieux de recentrer son film sur une enquête unique, la deuxième partie du film se focalise sur un cas spécifique, la résolution assez laborieuse de l'assassinat d'une vieille dame. Il y a des longueurs alors dans ce qui rappelle des huis-clos comme Garde à vue malgré l'intérêt de montrer comment des policiers s'y prennent pour parvenir à arracher des aveux. Léa Seydoux et Sara Forestier partagent alors les scènes avec Roshdy Zem et le film y perd de sa fluidité initiale pour se contraindre à un classicisme psychologique un peu usé. C'est sans doute l'occasion pour Desplechin de se colleter à un genre codifié, en essayant d'y apporter sa propre sensibilité, mais le propos se restreint alors et l'intérêt du spectateur ne peut que se diluer.

 

Les siffleurs, Corneliu Porumboiu, sortie le 15 janvier 2020

 

 

Corneliu Porumboiu, avec 5 longs-métrages à son actif, est sans doute le cinéaste roumain le moins prévisible, se renouvelant de film en film et parfois au sein du même (voir Policier, adjectif). Après le succulent et très drôle Le trésor, Les siffleurs se situe sur un autre registre, celui du film noir, ultra référencé (de Hitchcock à Ford), et nettement moins délectable que son précédent. La faute à un montage un brin anarchique, qui se joue de la chronologie et qui rend le récit volontairement opaque. C'est un peu gênant même s'il y a une certaine jubilation narrative dans Les siffleurs et si, après tout, on peut bien se laisser aller à une intrigue indéchiffrable comme dans Le faucon maltais. Le dénouement du film, sous forme de feu d'artifice visuel, est d'ailleurs très réussi, sans pour autant compenser la confusion qui a régné auparavant. Un bon point quand même pour l'indispensable femme fatale, ici incarnée par la très belle Catrinel Marlon. Pour le reste, Porumboiu s'est évidemment beaucoup amusé à jouer avec les conventions du genre. C'est simplement dommage qu'on se sente un peu moins d'humeur ludique devant le spectacle proposé. Peut-être faudrait-il s'abandonner davantage et laisser de côté son tempérament cartésien. Mais bon, on ne se refait pas.

 

Stitches, Miroslav Terzic, sortie indéterminée

 

 

Le remarquable site Cineuropa prétend que Stitches est sans conteste le meilleur film serbe depuis l'excellent Circles (2013) et on peut lui donner raison, même sans avoir vu l'intégralité de la production d'un pays qui exporte peu ses films, surtout quand il n'y est pas question des traumatismes consécutifs à la guerre. Stitches évoque le cas d'une femme dont le bébé a été déclaré décédé à la naissance, au début des années 90. Le film montre l'acharnement de cette mère à démontrer qu'on lui a menti, quitte à passer pour folle, y compris aux yeux de sa famille. Elle n'est pas un cas isolé, d'ailleurs, 500 cas similaires, datant de la même époque, n'ayant toujours pas été élucidés. Stitches est à la fois une étude psychologique très fouillée, d'une sobriété et d'une dignité exemplaires, mais aussi une sorte de thriller où l'on espère que la vérité finira par éclater. Le film de Miroslav Terzic, son deuxième long-métrage, ne quitte pratiquement jamais son héroïne instable, nous faisant douter de sa santé mentale et admirer son incroyable courage dans sa quête impossible pour connaître le véritable sort de son fils perdu. Admirablement interprété par une comédienne de théâtre, ce personnage est d'une fragilité et d'une persévérance absolues donnant le ton d'un film captivant qui a été présenté à la Berlinale 2019. Il mériterait bien de sortir dans les salles françaises mais n'a pas pour l'heure de distributeur, hélas.

 

 

Et les meiieurs films en avant-première ou inédits du Festival de La Rochelle ont été :

 

1. Portrait de la jeune fille en feu

2. Le traître

3. It must be Heaven

4. Stitches

5. Little Joe

6. Les misérables

7. A White, White Day

8. Monos

9. Bacurau

10. Le mariqge de Verida

 

Et la meilleure rétrospective, celle de Victor Sjöström.

 

A l'année prochaine !

 


07/07/2019
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Vu à La Rochelle (9)

Deux films français et un colombien pour cette avant-dernière journée au bilan fort mitigé même si le sud-américain a de grandes qualités.

 

 

Vif-argent de Stéphane Batut, sortie le 28 août

 

 

Tiens, une tentative française de réalisme magique au cinéma, c'est assez rare pour s'y arrêter. Hélas, la démonstration de Vif-argent, malgré des efforts méritoires, n'est pas spécialement convaincante. Faire un film poétique ne se décrète pas et on a beau y mettre beaucoup d'ingrédients, ce n'est pas gagné d'avance. En toute honnêteté, l'impression laissée par un film tel que Vif-argent dépend beaucoup de son humeur du moment et de sa réceptivité, une fois les lumières de la salle éteinte. Dans ce récit où morts et vivants se côtoient, en ayant d'ailleurs du mal à détecter qui est vraiment qui, on se sent un peu extérieur à un monde aussi mouvant et ce dès les première images du film. Le sentiment de déboussolement, voire de vague ennui, est renforcé par l'interprétation sans grand charisme de Thimothée Robart et celle, très décevante, d'une Judith Chemla à mille lieues d'Une vie, par exemple. Cette histoire d'errance et de revenant est à la croisée des chemins entre réalité et onirisme ou, autrement dit, le séant entre deux chaises, ce qui est loin d'être la position la plus confortable et satisfaisante.

 

Une fille facile, Rebecca Zlotowski, Sortie le 28 août

 

 

Rebecca Zlotowski qualifie Une fille facile de "conte amoral" et le défend en invoquant la liberté des corps et la sensualité. C'est à peu de choses près le même discours que tenait Roger Vadim, il y a 60 ans, et ce n'est sans doute pas un hasard si la trop célèbre Zahia évoque la BB de l'époque. Facile à réduire à ses courbes mais moins bête qu'il n'y parait, les machos devront en convenir. Zahia s'en sort d'ailleurs avec les honneurs, la réalisatrice ne lui ayant donné que peu de dialogues et lorsque le cas se présente, elle parvient même à se montrer convaincante en évoquant Marguerite Duras (sic). Mais bon, en vérité, Une fille facile manque terriblement de substance, passant d'une plage à un yacht puis à une villa luxueuse sans que l'on s'intéresse plus avant aux très superficielles péripéties du scénario. Le film se veut aussi une sorte de récit d'apprentissage pour la jeune adolescente cannoise, cousine du personnage interprété par Zahia, mais elle n'est guère valorisée et reste dans l'ombre de sa solaire et charnelle aînée. Avec un rôle pourtant secondaire, c'est finalement l'excellent Benoît Magimel qui s'en tire le plus à son avantage. Son air méditatif donne l'impression que lui aussi a des doutes sur les qualités d'Une fille facile. Peut-être espérait-on trop de Rebecca Zlotowski au vu de Grand Central, notamment ? Peut-être en définitive y a t-elle atteint ses limites mais cela reste encore à prouver.

 

Monos, Alejandro Landes, sortie le 4 mars 2020

 

 

Deuxième long-métrage de fiction du colombiano-équatorien Alejandro Landes, Monos fait inévitablement penser à Sa majesté des mouches avec ses adolescents guérilleros en fuite dans la jungle, accompagnés d'une otage américaine. La narration linéaire et traditionnelle intéresse peu le réalisateur qui préfère nous immerger dans un univers militaire et néanmoins ludique, par certains côtés, et surtout le plus souvent halluciné. Monos possède des moments de grande fulgurance et même de beauté barbare, contrebalancés par des séquences outrées où le but semble être d'abord de nous en mettre plein la vue et les oreilles (l'accompagnement sonore est phénoménal). Le scénario en lui-même obéit à une progression dramatique vue des dizaine de fois dans ce type de films (l'isolement du groupe, les luttes pour le pouvoir, la menace ennemie, l'évasion de l'otage, etc) mais Monos parvient à nous étonner par sa dinguerie, sa violence et des instants plus tendres, sans oublier à l'occasion l'usage d'un humour parfaitement dévastateur. On pressent que le tournage a dû être épique avec ces jeunes interprètes totalement investis dans une aventure hors normes. A part cela, le film souffre du même mal que 90% des longs-métrages actuels, à savoir son incapacité à conclure, avec une fin qui n'est pas ouverte mais béante, laissant en plan la majorité de ses protagonistes. Une preuve supplémentaire que Monos est moins un récit qu'une expérience incantatoire et sensorielle dans la jungle, cette terrible jungle !

 


07/07/2019
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Vu à La Rochelle (8)

Ce vendredi fut, haut la main, la journée la plus décevante depuis le début du festival. J'ai vu deux mauvais films (En parcourant le vaste monde et Monsters), un passable (Belmonte) et un pas mal (Le mariage de Verida). Cela ne pourra qu'être mieux demain.

 

 

Le mariage de Verida, Michela Occhipinti, sortie le 4 septembre

 

 

Il y a toutes les raisons d'être méfiant quand un film occidental se penche sur des us et coutumes jugés barbares, dans un endroit de la planète prétendument moins "développé." En l'occurrence, dans Le mariage de Verida, il s'agit de la Mauritanie et de la pratique qui consiste à gaver de nourriture la promise avant son union arrangée, afin de plaire au futur époux et à la belle-famille. Cependant, malgré les préventions d'usage, le premier long-métrage de fiction de l'italienne Michela Occhipinti semble plus que sincère et honnête dans sa démarche. Tais-toi et mange, tel est donc l'ordre donné à une jeune femme sans que quiconque n'y voit d'objections, hormis les amies proches de la susdite, pour qui la soumission à des règles dépassées est incompatible avec leur mode de vie, plus proche de la "modernité" qu'on ne le pense. Le mariage de Verida trace un portrait sensible et nuancé d'une adolescente partagée entre le respect et la rébellion. Peu de clichés apparaissent dans une peinture sociale qui aurait tout de même gagnée à s'élargir, au-delà du quotidien de son héroïne. La direction d'acteurs d'Occhipinti est remarquable et la mise en scène sobre mais jamais mièvre. La réalisatrice, qui a signé auparavant un documentaire sur le désert, aurait sans doute pu donner davantage d'espace au romanesque mais c'est avant tout un film sur une tradition que l'on a bien du mal à ne pas condamner, aussi étrangers à la Mauritanie et à sa culture que nous puissions être.

 

Belmonte, Federico Veiroj, pas de sortie prévue

 

 

Le cinéaste uruguayen Ferico Veiroj est déjà connu des cinéphiles pour des films minimalistes baignés d'un humour narquois (Acné, La vida util). Belmonte explore la même veine avec le portrait d'un artiste-peintre spécialisé dans la représentation d'hommes nus et qui traverse une certaine crise existentielle alors que son ancienne femme est sur le point d'accoucher et de donner un demi-frère à la fille qu'ils ont eu ensemble. Honnêtement, le film est un peu plat et sans grande progression dramatique, révélant le caractère assez désagréable d'un homme en grande partie asocial, ne devenant sympathique qu'au contact de sa fille. Bien qu'anodine, l'entreprise n'est cependant pas désagréable, ses maigres péripéties s'étirant sur à peine 75 minutes. Au moins, le film reste dans une simplicité et une grande modestie et s'intègre parfaitement dans une oeuvre dont on perçoit la fibre en partie autobiographique.

 

Monsters, Marius Olteanu, sortie en 2020

 

 

Une question reste en suspens jusqu'au bout de Monsters, le premier long-métrage du roumain Marius Olteanu : d'où vient donc l'odeur de rôti qui flotte autour de l'appartement du couple "vedette" de Monsters ? Plus sérieusement, hormis cette énigme accessoire, le film se caractérise par une prétention formelle (format carré, division en 3 segments chapitrés) que contredit un scénario d'un intérêt très limité. D'une certaine manière, Monsters pourrait être une satire du cinéma roumain, quand on s'attarde sur certaines de ses constantes, mais encore eût-il fallu qu'il possède un minimum d'humour, ce qui est loin d'être le cas. Son interminable première partie, constituée d'un dialogue entre une jeune femme à moitié hagarde et un chauffeur de taxi à demi compatissant, donne le ton avec ses dialogues anodins et ses lenteurs exagérées. Rien ne viendra ensuite provoquer le moindre émoi autour du vague thème du vivre ensemble sous la pression sociale. Les deux personnages principaux, qui ne sont pas à plaindre étant donné leur niveau de vie, ne suscitent aucune sympathie et leurs problèmes existentiels ne méritaient assurément pas qu'on leur consacre un scénario.

 

En découvrant le vaste monde, Kira Mouratova, 1978

 

 

En lutte avec la censure soviétique depuis ses débuts, Kira Mouratova réalise enfin son troisième film, En parcourant le vaste monde, en 1978, 7 ans après son deuxième. Il subira lui aussi des coupes sombres mais il s'agit malgré tout du long-métrage préféré de la cinéaste, l'un de ses plus libres, semble t-il. Force est de constater qu'il est pourtant pénible à regarder à cause de la post-synchronisation et d'un scénario digressif autour d'un chantier de construction et d'un triangle amoureux constitué d'une ouvrière et de deux chauffeurs. Les scènes sont soit silencieuses, soit proches de l'hystérie, composant une histoire assez peu lisible et aux éléments disparates. Son caractère subversif est évident mais ce capharnaüm visuel et narratif est parfaitement éreintant.

 

 


05/07/2019
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Vu à La Rochelle (7)

Aujourd'hui, c'était d'abord longue promenade dans La Rochelle. Un peu de cinéma quand même, avec Little Joe et Alice et le maire. Les batteries sont rechargées pour le sprint final.

 

 

Little Joe, Jessica Haussner, sortie le 27 novembre

 

 

 

Comment le style clinique et peu générateur d'émotions de Jessica Hausner allait-il s'acclimater dans un scénario de science-fiction, genre que la cinéaste autrichienne n'avait pas pratiqué jusqu'alors ?  La réponse donnée par Little Joe surprend peu quand on a vu ses précédents films mais ce n'est pas pour autant qu'elle est dénuée d'intérêt, tout au contraire. L'histoire de ces fleurs génétiquement modifiés et de leur pouvoir sur les humains pourrait être un épisode de la Quatrième dimension et a même quelque chose à voir avec la célèbre série Les envahisseurs. L'atmosphère générale de Little Joe est très particulière, oppressante et douce à la fois, admirablement orchestrée par une mise en place visuelle très travaillée de même que le climat sonore avec sa musique dissonante et japonisante. Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, cette citation du bon vieux Rabelais est illustrée dans le film avec un humour à froid assez monstrueux et typique de la réalisatrice (on n'ose dire à la manière autrichienne mais il ressemble à celui de Haneke ou de Seidl). Dans cette espèce de fable ou de cauchemar climatisé qu'est Little Joe, certains verront sans doute un côté grotesque et affecté mais c'est précisément ce que vise Jessica Hausner dont le cinéma est toujours dans la rupture d'équilibre et dans une ambigüité déstabilisante. Formidable en tornade rousse dans Daphné, Emily Beecham a remporté le Prix de la meilleure interprétation à Cannes et la récompense est amplement méritée. Son jeu subtil et sans effets se marie parfaitement bien à une mise en scène soyeuse qui privilégie les lents travellings.

 

Alice et le maire, Nicolas Pariser, sortie le 2 octobre

 

 

Dès ses courts-métrages, Nicolas Pariser s'est caractérisé par son intérêt pour la chose politique, inclination finalement assez rare parmi les réalisateurs français, à la notable exception de Pierre Schoeller. Alice et le maire n'a cependant que peu à voir avec L'exercice de l'Etat du dernier cité et encore moins avec son premier et excellent long-métrage, Le grand jeu. Il est bien question de la pratique du pouvoir dans Alice et le maire mais le sujet est surtout celui de la relation entre un vieil édile fatigué et en panne d'idées qui se régénère au contact d'une jeune femme plutôt versée dans la philosophie. L'idée que nos élus auraient bien besoin de collaborateurs novateurs et recrutés hors du sérail nourrit le film mais Pariser a un peu de mal à le mettre en images. Il semble qu'au départ du projet, Alice et le maire ne contenait que des échanges entre ses deux personnages principaux mais il a fallu se résoudre à enrichir et à habiller le scénario de façon à ne pas le limiter à un dialogue ininterrompu de ce duo incongru. Seulement voilà, ce sont précisément ces échanges entre Alice et le maire qui captivent, le reste semblant bien pâle en comparaison, faute d'approfondissement, que cela soit autour du personnel de la municipalité ou de la vie privée de la jeune femme, certaines autres pistes narratives restant par ailleurs en jachère. Si Fabrice Luchini n'a pas à forcer son talent pour être crédible, c'est bien Anaïs Demoustier qui impressionne, une fois encore, par la finesse de son jeu. En revanche, la mise en scène de Nicolas Pariser est très décevante, purement fonctionnelle et sans aucune prise de risque. On attendait beaucoup mieux du réalisateur du Grand jeu même si ce deuxième film n'a rien d'indigne.

 


04/07/2019
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Vu à La Rochelle (6)

Une journée à 3 films où la qualité a supplanté la quantité. Avec Les contes de la lune vague après la pluie mais aussi Portrait de la jeune fille en feu et Atlantique.

 

 

Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, sortie le 18 septembre.

 

 

Si, pour une raison quelconque, il fallait abandonner Portrait de la jeune fille en feu au milieu de la projection, le sentiment serait mitigé : celui d'avoir vu la moitié d'un film très beau mais hiératique et un peu froid. Heureusement, la deuxième heure du nouveau long-métrage de Céline Sciamma est autrement plus forte et émouvante, atteignant même des sommets que l'on n'espérait pas de la part de la cinéaste, au vu de ses oeuvres antérieures. Est-ce l'évocation, d'une époque lointaine (la deuxième partie du XIXe siècle) ? Toujours est-il que la réalisatrice s'est sentie libre de céder à la passion romanesque et de vaincre sa pudeur naturelle. Mais tout d'abord, d'un point de vue pictural, en intérieur ou à l'extérieur, dans la lumière chatoyante éclairant les plages bretonnes, Portrait d'une jeune fille en feu est une splendeur, chaque plan composé comme un tableau de maître. Peindre ou faire l'amour, tel est au fond le fin mot de cette histoire où les sentiments retenus éclatent enfin comme une floraison sublime. Plusieurs scènes touchent au plus haut point, par leur esthétisme et leur souffle passionnel : celle de la fête, de l'avortement et, plus tard, dans un musée. Mais au-delà de l'intimité de ses deux personnages principaux, le film parle avec une grande acuité et justesse de la création artistique et de la place (confinée) de la femme dans la société. Sans être militant, le film est effectivement féministe avec son quatuor d'actrices qui laisse les hommes hors champ. Adèle Haenel est magnifique mais la révélation est sans conteste Noémie Merlant, absolument renversante. La complicité de ce duo nous offre des moments bouleversants d'où l'ironie et l'humour ne sont d'ailleurs pas absents, à travers des dialogues joliment troussés. Portrait d'une jeune fille en feu est non seulement le meilleur long-métrage de Céline Sciamma mais aussi l'un des meilleurs films français de l'année, haut la main.

 

Atlantique, Mati Diop, sortie le 2 octobre

 

 

Le deuxième court-métrage de Mati Diop s'intitulait Atlantiques et racontait la traversée de l'océan par un jeune sénégalais. Avec son premier long, la réalisatrice a changé de perspective en s'intéressant à l'odyssée de Pénélope plus qu'à celle d'Ulysse. Avant tout, la cinéaste a tenté de livrer un récit qu'elle aurait aimé elle-même voulu voir à l'écran et Atlantique se retrouve ainsi à un carrefour de genres, sans se décider vraiment à en privilégier un plutôt qu'un autre : conte fantastique, enquête policière, manifeste politique, drame social, histoire romantique, essai documentaire ... C'est très séduisant sur le papier mais encore faut-il maîtriser parfaitement sa narration et équilibrer éléments réalistes et poétiques. Atlantique est hélas trop inégal, alternant très belles scènes et moments plus anodins quand l'intrigue ne devient pas brouillonne ou confuse. Le film manque aussi d'une direction d'acteurs plus soutenue, les interprétations étant pour le moins inégales. Mati Diop, qui se définit comme métisse, ouverte à toutes sortes d'influences, a réalisé un premier film courageux, ambitieux et original dans lequel circule une grande liberté de ton. Certes, il est aussi maladroit, voire peu lisibles par endroits, mais il contient tout de même beaucoup de promesses pour l'avenir.

 

Les contes de la lune vague après la pluie, Kenji Mizoguchi, 1953

 

 

Bonne nouvelle pour ceux qui aiment Les contes de la lune vague après la pluie, le film le plus emblématique de Mizoguchi (mais est-ce vraiment son meilleur ?). Le film a été superbement restauré et ressort à la fin du mois de juillet 2019. Une bonne occasion de (re)découvrir le film sur grand écran quand on ne l'a vu que dans un cadre domestique. Pas de déception, le film est aussi remarquable que dans les souvenirs avec une maîtrise parfaite de plusieurs intrigues parallèles. Avec, en particulier, une histoire de fantômes japonais somptueusement narré. Mizoguchi s'est inspiré de deux contes fantastiques nippons mais aussi d'une nouvelle de Maupassant pour faire écrire un scénario assez complexe qu'il illumine de son immense talent de conteur et d'illustrateur. Un film où la vanité et la cupidité humaines se paient comptant dans le tourbillon de l'histoire violente du Japon.

 


03/07/2019
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Vu à La Rochelle (5)

Déjà la moitié du festival ! Aujourd'hui, grand voyage : Brésil, Espagne, Chine et Ukraine soviétique, avec le premier film de Kira Muratova.

 

 

Brèves rencontres, Kira Muratova, 1967

 

 

Le premier film de l'ukrainienne Kira Muratova connut quelques problèmes avec la censure, situation qui allait se reproduire tout au long de sa carrière. Ce qu'on lui reprochait ? Trop de flashbacks et une propension au sentimentalisme. Pas faux d'ailleurs, notamment sur le premier point car Brèves rencontres est essentiellement fondé sur les souvenirs amoureux des deux personnages principaux. On pourrait ajouter que le film est très riche en dialogues, un peu bavard même, et que Muratova aime bien passer du coq à l'âne, dispersant de facto l'attention du spectateur. Néanmoins, il est évident dès les premières images que Muratova est une cinéaste talentueuse et qui n'a pas froid aux yeux dans son discours très critique à l'égard de l'administration soviétique. Le film est donc mieux qu'une simple curiosité même s'il est en quelque sorte victime de sa vivacité et sa densité.

 

Viendra le feu, Olivier Laxe, sortie le 4 septembre

 

 

Après Mimosa, Oliver Laxe confirme qu'il est un cinéaste particulier, exigeant beaucoup de patience de ses spectateurs. Viendra le feu se déroule en Galice, au milieu de paysages préservés et autour d'un pyromane repenti (ou pas) et de sa vieille mère qu'il vient aider à la ferme. Dépouillé à l'extrême et contemplatif, le film prend le rythme de la nature et de ceux qui ont choisi de vivre dans cette campagne un peu reculée. Si le film change de braquet avec un évènement considérable (voir son titre), il n'en reste pas moins fidèle à une idée minimaliste, notamment vis-à-vis de son personnage central, fruste et presque mutique. Sa psychologie intéresse peu le cinéaste qui préfère le montrer au quotidien, gardant pour lui ses véritables pensées. Néanmoins, Laxe semble dénoncer la vaine course à la modernité qui passe, par exemple, par la tentation du tourisme. Mais le message passe en douceur, pas appuyé pour un sou, et n'occupe qu'une place dérisoire dans un décor splendide, pourtant menacé. Viendra le feu est un beau film dont l'austérité n'est absolument pas un handicap pour séduire, à condition d'être dans l'état d'esprit idoine pour l'apprécier à sa juste valeur.

 

Bacurau, Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles, sortie le 6 octobre

 

 

Après Les bruits de Recife et Aquarius, le nouveau film de Kleber Mendonça Filho (coréalisé cette fois avec Juliano Dornelles) ne pouvait que créer l'événement. Ancien critique, le cinéaste n'est visiblement pas de ceux qui se reposent sur leurs lauriers et Bacurau est très différent de ses prédécesseurs. Un vrai film de genre, très référencé (de Peckinpah au Cinema Novo, voire le western spaghetti). Un film fantastique, censé se passer dans un futur proche, mais que Mendonça préfère qualifier d'historique (et il prouve dans les scènes finales de Bacurau). Le mieux est d'en savoir le moins possible pour apprécier à sa juste valeur un film riche de tonalités très différentes, du gore au grotesque, au point qu'il est parfois impossible de déterminer s'il faut en rire ou en frémir. Pour les amoureux d'Aquarius, en particulier, le passage à Bacurau est franchement déstabilisant, surtout que l'entrée en matière est un tantinet laborieuse, le temps de comprendre de quoi il s'agit vraiment. Il ne s'agit pas que d'un film d'action ou d'un western, mais bien d'une oeuvre à fortes résonances politiques (voir le rôle des personnages américains et de la collusion du pouvoir brésilien) et sociales. Très dense et d'une grande opulence thématique, Bacurau peut se révéler une expérience en partie insatisfaisante, faute d'en saisir immédiatement tous les contours. Une fois digéré, le film mérite sans aucun doute une deuxième vision, histoire de mieux profiter de tous ses niveaux de compréhension. Et lire ce qu'en dit lui-même Kleber Mendonça Filho est tout à fait éclairant et passionnant.

 

Trois aventures de Brooke, Yuan Qing, sortie en novembre

 

 

Le distributeur de Trois aventures de Brooke parle d'un "enfant caché de Rohmer et Hong Sang-soo." Effectivement, il y a de cela mais l'impression reste quelque peu évanescente devant un film qui manque un peu de personnalité. Yuan Qing nous raconte trois petites histoires parallèles, avec le même point de départ et une héroïne récurrente, une jeune "touriste" chinoise égarée dans un coin de Malaisie. Le premier récit est charmant et inachevé, le second bien plus anodin et très bref et le troisième plus profond et s'attachant à révéler les vraies raison du voyage de son personnage principal en terre inconnue, aux côtés d'un écrivain français (Pascal Greggory) dont la présence est plutôt incongrue. Le ton est assez léger dans l'ensemble et convainc moins dès lors que les dialogues entendent évoquer le sens de la vie. Globalement, Trois aventures de Brooke se révèle bien trop sage et ne cherche pas à s'engager sur la piste de l'absurde alors que son type de narration le permettait. Peut-être que dans les paysages de rizières ou de plages solitaires où l'action se déroule, il manque à ses personnages de consommer quelques breuvages euphorisants (comme chez un certain cinéaste coréen) pour que leurs aventures prennent davantage de relief, au-delà de conversations assez convenues.

 


02/07/2019
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Vu à La Rochelle (4)

L'événement du jour ? Les misérables, bien sûr. Vus aussi : un inédit britannique et un Sjöström.

 

 

Larmes de clown, Victor Sjöström, 1924.

 

 

Toute l'ironie de la vie est contenue dans le deuxième film américain de Victor Sjöström, original et symboliste, mais auquel on peut préférer d'autres oeuvres du maître : Les proscrits et Le vent, par exemple. Qu'est-ce que la vie ? La mort ? L'amour ? nous questionne l'un des derniers cartons de Larmes de clown. On pourrait ajouter : et le rire alors ? Il est très présent dans le film, sous toutes ses formes : consolateur, vengeur, résilient, tragique, etc. Le monde est un cirque et nous sommes tous des clowns, soumis au jugement des autres et ballottés par la vie, ses trahisons et ses vaines espérances. Certaines scènes du film peuvent être perçues comme tragiques ou comiques, selon la sensibilité du spectateur (celle du lion, en particulier). Il est étonnant de voir une salle partagée entre ces deux extrêmes, influencée malgré tout par l'accompagnement musical. Lon Chaney est assez incroyable dans le rôle principal et vaut à lui seul de jeter un oeil à ce film inclassable.

 

The Souvenir, Joanna Hogg, sortie indéterminée.

 

 

The Souvenir est manifestement un film en partie autobiographique d'une réalisatrice encore peu connue en France, Joanna Hogg. Le film, situé dans les années 80, évoque ses années d'études cinématographiques et sa liaison toxique avec un héroïnomane. Fragmenté et elliptique, The Souvenir multiplie les instantanés autour de son héroïne, comme une toile impressionniste, ne distillant les informations que de façon parcellaire. On a parfois le sentiment que certaines scènes ne vont pas jusqu'au bout, comme coupées dans leur élan, et les morceaux musicaux qui les accompagnent subissent le même sort. On peut y voir une certaine suffisance dans la mise en scène, le résultat relevant d'une certaine esthétique mais totalement dénuée d'émotion. C'est d'autant plus dommage que l'actrice principale, Honor Swinton Byrne (fille dans la vie de Tilda Swinton, plus effacée dans le film), est remarquable, tout comme Tom Burke, dont le physique et le jeu rappellent certains comédiens de l'époque du Free Cinema.

 

Les misérables, Ladj Ly, sortie le 20 novembre

 

 

Il est toujours difficile de prédire le succès d'un film mais Les misérables a vraiment toutes les cartes en mains pour en devenir un de grande ampleur. Parce qu'il est très efficace, tendu comme un arc et finalement consensuel, dans la bonne acception du terme, à savoir qu'il ne condamne personne a priori et fait preuve d'une certaine bienveillance. De là à dire qu'il ménage la chèvre et le chou est un peu excessif mais il est vrai qu'il ne s'attarde pas sur certains sujets que les journaux ont l'habitude de relier à la banlieue, à tort ou à raison : la radicalisation religieuse et les trafics en tous genres, par exemple. Ceci énoncé et si l'on oublie quelques blagues à deux balles, Les qualités de ces Misérables dépassent de loin ses quelques défauts. Comme dans un bon thriller, nous découvrons l'univers de Montfermeil en même temps qu'un policier novice en ces lieux et qui sera l'élément raisonnable et équilibré du film (excellent Damien Bonnard). Non dépourvu d'humour, le film de Ladj Ly parvient à portraiturer des personnages représentatifs sans tomber dans les clichés, en les humanisant, même sans avoir le temps de creuser davantage. Mais c'est dans la maîtrise des scènes d'action, jusqu'à la toute dernière, que Les misérables convainc le plus, ayant montré par ailleurs qu'une simple étincelle pouvait déclencher un engrenage de violence inextinguible. Ce n'est pas nouveau mais c'est diablement percutant. Son Prix du Jury à Cannes va permettre au film de toucher un public plus large que celui qu'il pouvait déjà viser. Son réalisme social, sa pertinence narrative et sa morale acceptable devraient faire le reste. Le carton commercial, s'il arrive, sera largement mérité.

 


02/07/2019
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Vu à La Rochelle (3)

2/3 patrimoine, 1/3 avant-première : c'est le cocktail du jour. Avec un trio de films très divers et remarquables, ce qui me ravit.

 

 

Tlamess, Ala Eddine Slim, sortie indéterminée

 

Après la découverte du très singulier The Last of us, le nouveau film du réalisateur tunisien Ala Eddine Slim semble vouloir nous perdre encore davantage, jusque sur les rivages du fantastique. Tout débute pourtant de façon réaliste dans Tlamess mais cela ne dure qu'un moment et il n'y a d'autre choix que de se laisser entraîner dans des paysages inattendus qu'ils soient mentaux ou non. Mais cette fois, le cinéaste, s'il continue à nous parler de solitude et de vie en dehors de la société, va plus loin et prend des risques dans une fable déconcertante où il convoque aussi bien Adam et Eve que Robinson Crusoé et même 2001, Odyssée de l'espace. Contrairement à The Last of us, Tlamess n'est pas muet quoique les moyens de communication subissent parfois quelques aménagements surprenants. Capable d'étirer des scènes au maximum, Ala Eddine Slim est parfois adepte de coupes au noir très brutales. Le film est un objet fascinant et ésotérique mais attention tout de même à ne pas trop opacifier le propos que certains pourraient avoir la tentation de qualifier de "n'importe quoi." Il n'est pas interdit de penser à Weerasethakul, Tlamess donnant l'impression d'une expérimentation d'abord sensitive avant d'être intellectuelle. Il faut juste accepter de se laisser entraîner dans une aventure visuelle et narrative à part et accepter de ne pas chercher à en comprendre le fin mot. Quoiqu'on aimerait bien connaître un peu mieux les intentions du scénario, quand même.

 

Le feu follet, Louis Malle, 1963

 

 

Copie impeccable et projection sur grand écran : c'est une véritable redécouverte du film quand on ne l'a pas revu depuis très longtemps, et seulement dans son salon. Ah, le grain de peau de Ronet et de sa compagne, dans les premières scènes ! Et ce Paris du début des années 60, l'atmosphère des cafés et les voitures de l'époque dans une circulation déjà bien engorgée. "Demain, je me tue" dit le héros mélancolique de cette adaptation plus que parfaite de Drieu. Chronique d'un suicide annoncé, après une vie d'excès, soit un thème qui, on le sait, parlait à Malle et à son acteur principal, dont la prestation est splendide. On peut écrire à l'envi et théoriser sur Le feu follet mais ce ne sont que bavardages. Il est surtout urgent de le (re)voir et exclusivement en salle pour en déguster jusqu'à la lie l'élégance du désespoir.

 

Les proscrits, Victor Sjöström, 1918

 

 

Tiré d'une histoire islandaise se passant au milieu du XIXe siècle et tourné en grande partie dans les décors naturels de Laponie, Les proscrits marque le début de la période créatrice la plus féconde de Victor Sjöström. Découpé en 7 parties très homogènes, le film raconte un grand amour qui ne peut se vivre qu'en dehors de la communauté villageoise qui poursuit les deux amants de leur vindicte. On n'est pas si loin de Borzage et des merveilles romantiques et tragiques de la fin du muet. Un siècle après sa sortie, Les proscrits enthousiasme par sa mise en scène qui maîtrise les flashbacks à la perfection et sa grande pureté narrative. Le film est moins connu que La charrette fantôme ou Le vent mais il est leur égal dans la splendeur visuelle. Un hymne à l'amour et à la nature qui tutoie parfois le sublime. A découvrir si possible sur grand écran et avec accompagnement musical.

 


30/06/2019
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